Au théâtre ce soir

(Article paru dans Les Saisons de Bonnut n° 12)

 

C’est aux alentours des années trente que naquit la première troupe de théâtre de Bonnut, d’une initiative de Monsieur Mirande, instituteur du village. Mais de cette époque, nous n’avons pu recueillir de témoignage direct… Ce sera grâce à l’arrivée de Monsieur Escapil, qui le remplaça, que le théâtre prit son essor — qui n’était pas près de s’arrêter —, et grâce aussi à Madame Lavignotte, institutrice, épaulée de son mari Gérard — d’une aide précieuse dans l’organisation de chaque pièce — ; il y eut aussi Monsieur Bellocq, un autre instituteur… et, ne les oublions pas, tous les acteurs, de nombreuses figures bien connues de notre commune, ou encore, hélas disparues, qui nous ont étonnés par leur jeu de scène, innovant à chaque représentation, suivant leur humeur et leur esprit vif — il faut le dire ! — lorsque venait le trou de mémoire qu’il fallait vite combler… Bref, tout ce petit monde a bien fait rire notre village, mais aussi les villages voisins où des représentations furent données. Voici la petite histoire du théâtre à Bonnut…

Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan !

Pan… Pan… Pan…

Le rideau se lève…

Nous commencerons la belle aventure avec Noëlie Brasquet (puis mariée Miqueu), toute jeune et habitant encore chez ses parents, maison Pelletach, qui s’en allait le soir à pied jusqu’à chez Monsieur et Madame Escapil, au bourg, où elle retrouvait sa cousine Marcelle Larrégneste — notre future épicière — et la sœur de Madame Escapil, Juanita, pour les répétitions de pièces qui duraient fort tard dans la nuit, mais qui sortaient les adolescentes de leur train-train de vie quotidien. Ce qui obligeait Noëlie à rester dormir chez sa cousine Marcelle, à Pécotche. Nous avons pu voir une photo, datée de 1937, où nous voyons nos trois actrices dans la pièce On a purgé belle maman, elles avaient 17 ou 18 ans… Noëlie ne se rappelle pas beaucoup du théâtre, elle ne se rappelle que d’une de ses répliques à Madeleine Julien dans une pièce, la fille du cantonnier qui habitait maison Tilh : « Que fais-tu, que deviens-tu, sais-tu que tu es plus belle que jamais ? » Qui pourrait nous donner le nom de la pièce ?

Au départ, les pièces « militaires » eurent beaucoup de succès. Il y en a eu plusieurs, avec Vignasse (Henri Lalanne, le mari d’Hélène du Petit-Réchou), qui excellait dans ces rôles-là, et il y était accompagné, entre autre, par René Lasserre (qui habitait Hourquet), André Passicos, Gaby Bouzom, Marcelle Larrégneste (encore elle !), Marthe Larrouture, Nénette Pémartin, Jeanne Camon (fille du postier de Bonnut), Monsieur Escapil, Ulysse Larrégneste, René Bernadiou (Iban), Gaston Lageyre… Etc.

 

 

Le ton fut donné et les pionniers suscitèrent vite des vocations dans les générations suivantes et les comédiens les plus exubérants et les plus désopilants firent leur apparition : Gilbert Gardères (Matiou) qui, comme Gaston de Lageyre, n’avait aucun scrupule à inventer un nouveau texte plus désopilant que l’original lorsqu’il avait un trou de mémoire, et se faisait un plaisir à en rajouter sans que le public, hilare, n’y voit que du feu, faisant souvent perdre le fil de l’histoire aux autres acteurs de la pièce… Firent aussi leur entrée sur scène : Abel Hourcade, qui a été certainement l’acteur le plus connu de tous car ses monologues (Còp de Sang, la Camisa de Jantòt…) étaient très appréciés dans les hauts lieux du folklore béarnais (Montardon, Siros, Orthez… et villages alentours), Jeannine Cazemajor, François et Gilbert Hourcade (Habarnet), Émilienne et Émile Saint-Cricq — qui avait été surnommé le Raimu béarnais par le grand journaliste de l’époque : Louiset (Louis Grousset) —, Jean Poeydarrieu, Robert Bouzom, Denise Cangrand, Josette, Antoinette et Pierre Fouques — qui avait fait beaucoup rire dans une pièce où il entrait sur scène déguisé en femme, avec une opulente poitrine… rembourrée de foin bien sûr ! —…

Mais on peut dire que la plus grande carrière fut celle de Marcelle Larrégneste, admirée de tous, elle joua avec dynamisme près de trente ans sur les planches ! On dit qu’elle jouait souvent dans des rôles de personnes âgées, elle se faisait alors un chignon et s’enfarinait les cheveux pour montrer qu’elle était très vieille. On rencontrait sur ces mêmes planches, notre regretté Lalue (Pierre Lagourgue), qui avait aussi un grand talent d’acteur !

Avec des répétitions deux à trois fois par semaine, la pièce était au point au bout de trois mois, et prête à être jouée en public ! C’était du sérieux ! Abel nous dit qu’à l’époque, il n’était pas souvent à la maison, entre les répétitions de théâtre, de la clique de Bonnut-Sport ou même de France-Béarn où il lui est arrivé de jouer, ainsi que celles de la Jeunesse musicale… mais d’autres avaient entraînement de basket, ou même de rugby à Orthez… ou des séances de conseil municipal en mairie, etc. Les jeunes actuellement ont du mal à comprendre toute la richesse que leurs procuraient ces rencontres d’une époque sans télé, grâce auxquelles se sont créés des liens amicaux durables et des mariages qui ne furent pas que « de théâtre ».

 

Lalue, Abel en facteur et Marcelle dans Quate e Choès.

 

Il arrivait que l’on préparait deux pièces en même temps, une en béarnais et une en français, car tout le monde ne parlait pas le béarnais. Se jouèrent alors : La Farce de maître Patelin, La Farce du Chaudronnier, La Hont de Pisha-Prim (Robert Bouzom, Abel et Jeannine Hourcade, Lalue, Marcelle Larrégneste, Émile, Josette et Émilienne Saint-Cricq, Antoinette Fouques, Jeannine Tastet-Lahoun, Claude Demarsan, François Hourcade), Lo Marcat de la Troja, Quate e choès (Lalue, Abel Hourcade, Marcelle Larrégneste, Denise et Robert Bouzom, Jeannot Poeydarrieu, Jeannot Cangrand, Émile Saint-Cricq)…, etc., et l’Ainat de Capdeton, qui fut la dernière jouée, avec un petit jeune premier : Jean Luquet, que l’on n’a pas oublié.

Mais il en fut une, écrite spécialement par Eugène Larrégneste pour les Bonnutiens : La Jòga (« Le Jeu », ici on parlait du basket), qui s’était inspiré de la vie et des personnages qu’il côtoyait tous les jours. Les acteurs de cette pièce étaient Émile Saint-Cricq et Abel Hourcade qui, dans un dialogue, caricaturaient quelques figures bien connues du village à l’époque… ils imitèrent Marguerite Julien (son mari était le sacristain de Bonnut et son cantonnier) qui habitait la maison Tilh, à côté du terrain de basket, et qui pouvait regarder un match de chez elle : « Ne son pas mei harts de córrer au darrèr de la veishiga ? » et, parlant de notre garde-champêtre qui arbitrait le match, André Passicos : « Lo Passa-si-pòs, dab lo son shiulet que’m copa las aurelhas ! »

Il y avait une pièce au moins chaque année que l’on jouait une fois à Saint-Martin, au quillier de chez Père au bourg ou même, plus souvent peut-être, au bistrot de chez Ducasse (là où Dany grille les cacahuètes et le café !), et une fois à Sainte-Marie, dans la grange de chez Cassanet ou, après, dans celle de chez Milhomis, transformées en salle de gala pour l’occasion ! Ces endroits furent utilisés jusque vers 1953-1955, date où un chapiteau fut monté spécialement sur la place de la mairie, pendant deux années de suite, les pièces attirant de plus en plus de monde (pour ceux qui n’étaient pas encore nés : la place de la mairie n’était pas du tout comme aujourd’hui) ; cela avait été commandé par le maire Joseph Demarsan. Ce chapiteau nécessitait quatre-vingt files de vergne (perches de 7 à 8 m de long), coupées à la barthe de Martian et, un peu partout ailleurs, dans les bois de Bonnut. Tous les charpentiers du village avaient été sollicités pour élever l’ouvrage. Les bâches recouvrant l’ensemble avaient été louées à Puyoô. Les coulisses étaient dans le préau de l’école qui se trouvait alors sur la place de la mairie, la scène était élevée devant.

 

Quelques acteurs du théâtre bonnutien. Voici comment on utilisait son temps libre à une époque où on ne trouvait pas ses loisirs en conserve.
Essayez de reconnaître tous les visages. Ce n’est pas forcément facile : il y a les moustaches.

 

Les salles n’étaient chauffées que par les rires du public, il fallait s’habiller chaudement l’hiver, pour ne manquer sous aucun prétexte Quate e Choès jouée à ce moment-là ; un matin même, avant le spectacle tant attendu, il avait neigé ! Mais, heureusement, à partir de 1956, les pièces furent jouées dans la salle des fêtes actuelle.

Les villages des alentours sollicitèrent quelquefois la présence de nos acteurs, dont les exploits sur scène dépassèrent vite les frontières du village, dans des fêtes ou des animations diverses. On les vit jouer de Sauvelade à Malaussanne, mais souvent à Orthez, et une fois à la tour Moncade pour Quate e Choès, une pièce qui eut un grand succès auprès des Orthéziens ; ce jour-là, le public avait été nombreux, « Peut-être parce que c’était gratuit ? » nous dit trop modestement Robert Bouzom ! Mais la presse orthézienne y fit bon écho.

Dans Quate e Choès, on se souvient d’Abel qui avait fait beaucoup rire le public « déguisé » en facteur ; lors de la distribution du courrier, Marcelle l’invitait à casser la croûte avec une miche de pain de deux kilos : « Drin de patè ? », « Òc ! c’est pas de refus… » Très naturel et d’un large coup de couteau, il fendait la miche en deux, étalait toute la boîte de pâté sur toute la longueur, et se mettait à la manger de bon appétit, buvait un coup et, ne pouvant finir son casse-croûte, et voulant le garder pour plus tard, l’enfournait dans sa sacoche de facteur au milieu de tout le courrier à distribuer !

Ou encore, dans une autre pièce, il jouait avec Hatchondo le rôle de deux sourds qui se croisaient sur scène, et l’un avait en main une canne à pêche : « Tu vas à la pêche ? », « Oh, non ! je vais à la pêche ! » « Ah ? Je croyais que tu allais à la pêche… »

Les quelques souvenirs évoqués par les acteurs les font encore rire aux larmes — nous, on ne comprend pas toujours très bien, mais on rit quand même avec eux… —, ce qui démontre bien quelle ambiance devait alors régner sur les planches, à l’égal de celle qui régnait dans la salle !

Mais deux jeunes Bonnutiennes ne rièrent pas, elles, à l’époque…

… Dans une pièce en français, peut-être La Farce du Chaudronnier, Louis Hatchondo jouait devant sa fille Dany — qui avait alors quatre ans, que le temps passe vite ! —. À un moment donné dans la pièce, il arrivait du fond de la salle déguisé en chaudronnier, montait sur scène où Josette Fouques et Robert Bouzom attendaient — le mari et la femme de l’histoire — et, d’entrée, tapait le baratin à Josette… Le mari — Robert —, jaloux, lui donnait un méchant coup de balai… c’est alors qu’on entendit dans la salle une gamine hurler : c’était Dany ! on avait frappé son papa !

… Une semaine après, lorsqu’un jour Robert partait acheter du pain à pied chez Victor, il vit la fillette qui était cachée dans la haie de chez Ducasse surgir et lui crier : « Vilain ! tu as tapé mon papa ! »… … Et encore plus tard, dans Lo Marcat de la troja, ce fut Colette Saint-Cricq qui s’était mise à pleurer dans les bras de sa maman en voyant son papa, Émile de chez Chin, jouant son rôle de « malade » se faisant saigner au bras par le « docteur » Gaston ; c’était de la teinture rouge, bien sûr !

Le mobilier nécessaire aux pièces jouées était emprunté chez Pécotche (Marcelle) ou chez Martian (Lalue) et servait à créer le décor, plus quelques accessoires ramenés par d’autres acteurs. Pour les habits, chacun sa méthode : Lalue allait voir son oncle Charles de chez Maître, Marcelle fouillait dans les affaires de sa mère et Émile Saint-Cricq, lui, allait trouver le coiffeur (Henri Lataste), qui était un homme qui se portait bien, car, pour certaines pièces, il avait besoin de montrer son opulence, il revêtait alors une large chemise qu’il remplissait d’un rembourrage de regain, couverte d’une grande veste et d’un large pantalon…

On pourrait parler encore longuement de l’aventure du théâtre à Bonnut, peut-être qu’on nous en donnera l’occasion.


Colette LAMAISON


Quelques extraits de presse parus à l’époque :

« Dimanche 3 mai, Bonnut Sports en fête… Les chevronnés de notre langue béarnaise interpréteront une des pièces du majoral du félibrige Simin Palay : Lou Marcat de la Trouye, comédie amusante dont les péripéties enchaîneront les rires de l’auditoire… »

(L’Écho Béarnais du 28 avril 1964.)

Fêtes d’automne de l’USO :

« Samedi 23 septembre, à 21 h : Grand gala de variétés avec, en première partie, les Baladins d’Aquitaine (groupe vocal et instrumental) ; avec Abel Hourcade de Bonnut dans sont inénarrable sketche béarnais La Camise dou Yantot ; avec Maurice Laborde et ses bonnes histoires piquantes ; spectacle animé par le présentateurimitateur Louis Pétriat. En deuxième partie : Henri Genès. »

(L’Écho Béarnais du 19 sept. 1967.)

Sauvelade, fête des écoles, au profit de la coopérative scolaire :

« Dimanche 20 octobre, en matinée à 16 heures : grande représentation théâtrale en béarnais Quate e chuès, comédie en 3 actes de G. Sautier, jouée par la troupe de Bonnut… »

« Seuvelada, hèsta de las escòlas, au profièit de la Cooperativa escolària, lo dimenge 20 d’octobre 1968, lo vrèspe a 16 òras : representacion teatrala biarnesa Quate e chuès, comedia en tres hèitas jogada per la tropa de Bonnut… »

(L’Écho Béarnais du 15 octobre 1968.)

Belhade biarnese :

« Lous coumédiéns dé Bounut qué soun natres é baléns coum l’arroumigue : qué hèn partide dé l’Académie Biarnése de « Per Noste » coum la franchimande dé Paris ! Ta dise la bertad, n’a-n pas la médiche saùtade, ou pagamén sé-p’agrade mèy, à la fidou més. Nou’s empéchérà pas dé-s’ha pichà d’arride dap lou « Coate é choès » dé Saùtié ! Aquére pèce, hôoù, qué-l’a-n aù ditmaye. Que poudét courre Sagorre é Magorre né-n troubéra- t pas coum aquéths perdigàlhs ! Càns qué séguirà-n dab Andrèu dé Cuyeu é Mous Lapeyre qui counéch las biélhes cantes dous batchs dé las moutagnes !… »

« … La troupe de Bonnut a encore bien fait rire. En pleine forme, les acteurs du village voisin ont en effet mis la salle en joie avec leur interprétation de la pièce « Quoate e choès ». Ce sympathique groupement a bien mérité les applaudissements qui lui ont été adressés. »

(L’Écho Béarnais du 26 nov. 1968.)

 

On chante aussi, en tout cas, on ne s’ennuie pas. Jacquy Labaig, Abel Hourcade, Gilbert Hourcade (Habarnet), François Hourcade (id.), Jeannot Cangrand, Émile Saint-Cricq, Jeannot Poeydarrieu.