Tranche de vie fumante de notre village…

L’affaire de Bonnut et le vol du canon

(Article paru dans Les Saisons de Bonnut n° 15)

Les mœurs municipales ont bien changé… c’est ce que pourrait dire aujourd’hui monsieur Lacazedieu… Alexandre ! élu maire de Bonnut le 6 mai 1888. Son mandat à lui n’allait pas être de tout repos…

L’affaire de Bonnut

Chez nous et de tout temps, il existe de chauds partisans politiques et le résultat des élections municipales de mai 1888 avait laissé planer, dans les jours qui s’ensuivirent, l’amertume et la rancœur dans l’âme d’une minorité d’opposants au nouveau maire élu et contre certains de ses conseillers.

Les mayades avaient bien commencé, dans la joie et la bonne humeur, grâce à quelques gasconades de certains individus bonnutiens coutumiers du fait…

Le 17 juin suivant les élections — un dimanche —, les jeunes de Bonnut avaient profité d’une superbe journée ni trop froide ni trop chaude pour danser tout l’après-midi, ce qui ne faisait du mal à personne. Tout allait donc pour le mieux. Le complément du bal devait être la plantation d’un mai. À cet effet, un arbre avait été enrubanné avec le meilleur goût et orné des trois couleurs nationales. À l’issue des danses, de vigoureux gaillards (qui n’ont jamais manqué à Bonnut !) le prirent sur les épaules, et en avant pour promener ce mat décoré sur les routes du village, accompagnés, bien sûr, des musiciens du bal. Le cortège arriva dans le bourg, musique et drapeau en tête, La Marseillaise étant chantée à tue-tête… Est-ce que notre hymne national n’offusqua pas quelques grincheux ? Toujours est-il que, lorsque le cortège passe devant une certaine maison conservatrice, il tomba sur celui-ci, lancée du toit à larges pelletées, de la… « matière fécale » ! « le drapeau, le mai, les jeunes gens et jusqu’à la clarinette, tout fut “em… bêté” par cette nouvelle manne qui, assurément, ne tombait pas du ciel et n’était pas de bécasse(1). »

La jeunesse bonnutienne, outrée, croyant que le propriétaire de la maison avait ordonné, sinon administré lui-même, le guano humain délayé, allait se mettre à l’assaut de l’édifice lorsque, fort heureusement, le maire, Alexandre Lacazedieu, réussit à calmer l’effervescence de ceux-ci.

Les opposants au maire ne s’arrêtèrent pas là, dans les jours suivants, ils « em… pâtèrent » toutes les portes et « bartabères » de la maison commune avec d’autres « matières archéologiques ».

Et durant l’année qui s’écoulait, la guerre par journaux interposés continuait à faire grand bruit, au grand régal des communes avoisinantes — qui s’inquiétaient dès que les animosités s’atténuaient —, des articles étaient édités régulièrement, attaquant tantôt notre maire dans Le Mémorial, tantôt les provocateurs par les partisans de celui-ci dans Le Démocrate libéral, ces deux journaux hebdomadaires paraissant tous les samedis.

Puis vinrent les élections législatives de 1889. Celles-ci ne firent qu’attiser le feu qui couvait sous les cendres… Les deux candidats à la présidence de la République n’eurent, à Bonnut, qu’une seule voix d’écart : monsieur Vignancour = 154 voix et monsieur le duc de Gramont = 155 voix(2) ; évidemment, les partisans du « réactionnaire » (conservateur) ne se sentaient plus de joie, mais ils déchantèrent le lendemain en apprenant que le républicain Vignancour l’emportait avec une lourde majorité sur le plan national.

Enlèvement d’un canon

Vint le dimanche de la Saint-Martin(3), le 17 novembre 1889, jour de fête patronale dans plusieurs communes des environs d’Orthez et qui avait lieu, aussi, à Bonnut.

La fête, comme cette année, durait trois jours. Voici un programme détaillé d’une des fêtes de cette fin de 19e siècle : le samedi, salves d’artillerie, le soir à 9 h, retraite aux flambeaux par la musique d’Amou (composée de sept musiciens) ; le dimanche à 11 h du matin, passe-rue, à 4 h du soir grand bal champêtre donné au restaurant Ducasse, à 9 h feu d’artifice, gonflement d’un superbe ballon, à l’issue du bal, bataille de confetti ; le lundi à 9 h du matin, sérénade aux autorités, à 3 h du soir grand bal et fête de nuit (4)

Tandis qu’à Loubieng, Ramous ou Salies, on se contentait de boire des canons sur le comptoir, à Bonnut on a enlevé, volé serait mieux dit, le canon municipal de 100 kilos qui annonçait les réjouissances aux populations circonvoisines, dans la grange d’un dénommé Bouteau, à qui la garde avait été confiée. « Comme le canon pesait plus qu’une jeune fille, il est probable que, pour procéder à son enlèvement, il a fallu tout un détachement . » La Justice fut informée, mais le vol ne fut pas élucidé.

Le samedi 7 décembre 1889, le Démocrate libéral écrivait ainsi dans ses colonnes : « Après le vol du canon municipal de Bonnut, celui de l’autel de l’église de Baigts ! Ils vont bien, les voleurs, dans le canton d’Orthez ! Messieurs les Orthéziens, gardez bien la tour Moncade ! »

Le dimanche 2 février 1890, avaient eu lieu les élections dans notre département des délégués sénatoriaux qui devaient choisir un remplaçant au regretté monsieur Planté. Les quatre cinquièmes des délégués élus étaient républicains. Pour Bonnut, les délégués sénatoriaux et suppléants étaient messieurs Lacazedieu, Dubrasquet, délégués, et François Lannes, suppléant.

Canon retrouvé et nouveau scandale à Bonnut

Malgré toutes les recherches, on n’avait pu retrouver le canon de Bonnut, qui pèse pourtant deux quintaux. On désespérait toujours de le faire rentrer au gîte, lorsque le samedi 11 juillet 1890, ô surprise : on l’entendit tousser(5). Certainement, ce n’était pas pour annoncer la fête nationale que les gens qui l’avaient volé le faisaient tonner, mais bel et bien pour narguer les républicains de Bonnut.

En entendant la voix du pétard, un jeune homme de Bonnut, qui n’avait pas froid aux yeux, Ulysse Brasquet ( ! ) , s’empressa de courir au lieu d’où était partie la détonation. Il y resta toute la nuit et ce n’est que le matin qu’il retrouva le pétard. Il aperçut deux jeunes gens. Mais ils ne devaient pas avoir la conscience nette, à sa vue, ils s’empressèrent de s’enfuir.

La fête fut complète à Bonnut, cette année-là : le dimanche soir, le pétard était rapporté triomphalement par la jeunesse républicaine à l’endroit où il avait été volé, et il est même assuré qu’il n’avait pas dû s’enrhumer là ou les voleurs l’avaient mis, car il a éternué sec.

Mais si les Républicains étaient joyeux d’avoir retrouvé leur canon, d’autres ne devaient pas l’être, car lorsque le cortège, drapeau et tambour en tête, passa devant une certaine maison du bourg, un individu masqué apparu à la fenêtre et, de ce poste, jeta des ordures sur le cortège. Le drapeau fut souillé d’une façon dégoûtante, plusieurs jeunes gens ont été « em… miellés » de la belle façon, etc. etc.

L’indignation a été générale et pour prouver à ceux qui avaient ordonné ou lancé la potion que le courage et l’énergie ne manquaient pas, le cortège, monsieur Bouteau, conseiller municipal, en tête, a fait de nouveau le passe-rue.

Le précédent outrage était resté impuni, il s’est renouvelé.

Mais cette fois-ci, les témoins ont été entendus par monsieur le juge d’instruction, le parquet pris l’affaire au sérieux, on pourrait croire que justice a été faite… On dit que les voleurs présumés du canon essayèrent d’établir un alibi en faisant entendre des complices, les magistrats, à ce qu’on dit, n’ont pas été dupes…

Le Franc Parler relance le débat…

Le Franc Parler (qui précéda L’Écho béarnais), quelques années plus tard, faisait paraître, après le résultat des élections législatives du 27 avril 1902 sur le canton d’Orthez (opposant messieurs Lagoardette et Catalogne), une nouvelle histoire de « canons » (avec un « s »), que nous vous livrons entièrement, sans modifier l’article paru le 6 mai 1902, qui fit sûrement le bonheur de tout le monde, sous le titre : « Les Canonniers de Bonnut ».

« Trois artilleurs de Bonnut, grands partisans de M. Catalogne, furent absolument ahuris par l’énorme majorité qu’obtint M. Lagoardette dans notre commune. Le lundi soir, confiants dans le succès définitif de M. Catalogne, nos trois compères se réunirent en catimini à neuf heures, et, après s’être assuré la bienveillance de M. le maire, ils décidèrent de relever le courage de leurs partisans abattus.

« Deux canons rouillés gisaient dans une loge à lapins, et plusieurs générations de ces excellents rongeurs avaient vu le jour dans la gueule même des canons. S’emparer de ceux-ci ne fut que l ’affaire d’un instant, et enfin après maintes vicissitudes occasionnées par le peu d’égards qu’avaient eu les lapins pour ces glorieux débris des luttes anciennes, à onze heures du soir, quatre formidables coups de canon retentirent en plein bourg de Bonnut.

« Le brave pasteur du village, réveillé en sursaut, s’imagina que la fin du monde était arrivée et que l’heure du jugement dernier venait de sonner. Palpant ses rondeurs de bon aloi, il fut bientôt tout aise de reconnaître son erreur, il en remercia Dieu. Sous le coup de l’ébranlement produit par la formidable pétarade, toutes les couvées d’œufs sur l’éclosion desquels comptaient nos braves ménagères ont été très compromises ; la consternation est générale.

« La déception fut encore bien plus grande chez notre Esculape qui, s’imaginant avoir affaire à un tremblement de terre et songeant aux nombreux blessés qu’il avait dû occasionner, prenait déjà sa trousse escomptant, en se frottant les mains, la bonne somme que cela lui rapporterait.

« Une charmante ménagère, profondément endormie dans les bras de son mari, fut réveillée en sursaut par ce dernier.

«— Dorotèa, as entenut los petards ?

« — Dèicha’m dromir fotut bogre, lui répondit celle-ci, qu’èi entenut los petards, mes qu’ès tu lo petardièr !

« Le pauvre mari ne pouvait pas en revenir.

« Le lendemain et le surlendemain la canonnade continua par intervalles ; nous nous attendions tous à les entendre au moins 85 fois ; les munitions ont fait défaut. Les canonniers seront décorés, ils ont la promesse de M. Catalogne. »

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Et voilà comment s’est achevée la guerre à Bonnut.

Colette LAMAISON

Sources :
(1)
Le Démocrate libéral du samedi 23 juin 1888 « L’Affaire de Bonnut ».
(2)
Le Démocrate libéral du samedi 28 septembre 1889.
(3)
Le Démocrate libéral du samedi 23 novembre 1889.
(4)
Le Franc Parler du mardi 9 novembre 1897.
(5)
Le Démocrate libéral du samedi 19 juillet 1990 « Canon retrouvé et nouveau scandale à Bonnut » Mais aussi : Le Démocrate libéral des samedis 7 décembre 1889 et 26 juillet 1890.