Les pieds dans l’eau…

La pêche à Bonnut

(Article paru en 1998, dans Les Saisons de Bonnut n° 10 et n° 11)

 

Ce matériel de braconnage fait désormais partie du musée personnel de Roger…
les lanières du premier plan sont des peaux d’anguilles très solides (qui servaient à faire des fléaux pour battre le grain) !

Il sera fait, premièrement, honneur aux anciens pêcheurs bonnutots et Michel Arénas — le président de la Gaule orthézienne — répondra, en deuxième partie, aux questions qu’on lui a posées.

Avertissement : ne vous aventurez pas à vous essayer à la plupart des techniques de pêche ci-dessous ; aujourd’hui, elles sont formellement interdites ; à Bonnut, nous avons un garde assermenté ! si jamais il venait à passer par là…

Il y a bien des années de cela, certains s’en souviendront, la pêche au village était celle de l’écrevisse, de l’anguille, du vairon (le pesquit !) et du goujon. La truite est arrivée plus tard ; carnassière, elle se nourrit de tous les alevins quelle trouve dans son territoire et la « pollution » n’est pas seule responsable de la disparition des pêches fabuleuses d’antan, une nouvelle demande de pêche l’est aussi…

L’outillage du parfait pêcheur moderne, tout le monde le connaît : une magnifique canne à pêche (plus elle est chère, meilleure elle sera…), un assortiment de plombs, hameçons, fils, et autres « gadgets » absolument nécessaires…

L’outillage du parfait pêcheur autrefois ?

Roger de Poundicq raconte que l’on pêchait le goujon avec des nasses faites en osier — appelées vimiadas en béarnais — ou en fer ; il m’en a montré une, conservée dans son « mini-musée personnel », en forme de grande bouteille ou d’amphore tressée et une autre, qu’il s’est fabriquée, en forme de gros « piège à rats » en osier. Le goulot de cette « bouteille » était bouchonné et les poissons rentraient par le fond de la nasse que l’on couchait dans un courant du ruisseau dont les rives étaient à cet endroit-là très rapprochées, il suffisait alors de combler la droite et la gauche de l’appareil avec des branches et des pierres pour que les poissons n’aient pas la possibilité que de passer par l’ouverture.

Gamin, il relevait vers minuit les nasses en fer du petit vieux Lalaurette, de chez Labaig, pour lui voler ses poissons ; malheureusement, celui-ci s’en est rendu compte et lui avait mis la main dessus et l’avait dit à ses parents ; on s’imagine la suite… car à l’époque, lui-même n’avait pas de vraies nasses, il s’en était fabriquées plusieurs avec des bouteilles de champagne, dans lesquelles il faisait un trou dans le cul renforcé (on en cassait trois pour en avoir une !) et l’attachait avec une ficelle à un bois dans le ruisseau.

Le meilleur endroit pour les goujons et les pesquits était la Banère (détournement de l’Oursau pour l’alimentation en eau du moulin de chez Séreys), ce que m’a confirmé Raphaël de chez Guichenuy qui, comme Roger, les attrapait lui-aussi à la nasse.

Une petite anecdote en passant : ce jour-là, j’ai rencontré Élise qui a son permis de pêche en poche ; et oui, à 74 ans, elle se trouve la doyenne des pêcheuses de Bonnut ! L’année dernière quelle ne fut pas sa stupéfaction quand elle sortit une énorme anguille d’environ soixante centimètres de l’eau ; elle s’est empressée de la tuer à coups de pied tellement elle a eu peur ! Il n’empêche que, cette année, elle est encore partante, car elle a toujours pêché, même des pesquits depuis le pont du petit ruisseau qui passe derrière chez Labarthe.

Edmond de Bernat, lui, partait avec son « rapetout », un sac de toile qui était traîné dans le ruisseau tendu par deux longs manches en bois ; l’un des derniers qu’il s’était faits était avec de la vieille toile que le facteur René lui avait donné (du temps où celui-ci faisait aussi les sommiers) ; il l’a gardé si longtemps que maintes fois Rina a dû le lui rapiécer ! (dans ce cas là, on peut dire rapetasser ! ce qui veut dire la même chose que rapiécer !) Attention, avec ça, on en attrapait des pesquits !

Il se rappelle que, petit, sa mère l’envoyait au catéchisme ; au lieu d’aller écouter les leçons de monsieur le curé, il partait au bord de l’Oursau (il avait pris le soin de mettre auparavant une ligne montée aux fond de ses poches avec quelques talosses…), puis il avait sa bouteille de limonade. Arrivé au ruisseau, il mettait sa bouteille dans l’eau et taillait une canne dans une branche de noisetier, montait sa ligne et pêchait en suivant le cours de l’eau. Mais un autre gamin, ce h… de p… de Jean-Marie Larrégneste, malin comme un renard et connaissant ses intentions, le suivait et lui « fauchait » sa bouteille ! À l’époque Edmond habitait chez Barthouil, des fois, il partait à l’Oursau avec la savonnette pour se baigner.

Roger, adolescent, puisait du sable dans l’Oursau avec de grands paniers en osier à deux anses, pour le revendre aux maçons.

Les écrevisses étaient nombreuses à Bonnut il n’y a pas si longtemps que ça. On en trouvait des qui faisaient jusqu’à vingt centimètres au moulin de Ranquine, le long du Marthian. On déposait des balances au fond de l’eau, avec une grosse olive dessous pour qu’elles restent droites ; comme celles que mettait le père de chez Guichenuy qu’Edmond s’empressait de relever la nuit pour piquer les écrevisses.

Ou bien on préparait des fagots de sarments, avec quelques morceaux de mou de mouton (de poumon, de fraise…), imprégnés d’essence térébenthine ; les écrevisses rentraient dans les fagots et s’accrochaient, gourmandes, au mou… il n’y avait plus qu’à les cueillir (Rina n’aimait pas les nettoyer : ça grouille et ça pince !)

Et les anguilles ? Edmond en attrapait avec une nasse, au pont de Lavignotte, sur le Yoy. Roger me dit, lui, qu’avec la peau d’anguille tannée, très dure, attachée à un barrot, on faisait des fléaux pour battre le grain, et va de ce pas m’en chercher trois dans son « musée ».

Edmond me raconte comment pêcher le cabot ; une technique — qui a fait ses preuves — d’un vieux de Bonnut maintenant disparu : « Tu cherches un bel essaim de frelons. Tu te fais une torche avec de la paille que tu enflammes sous l’essaim. Les frelons ont les ailes qui brûlent mais tombent vivants par terre. Tu les ramasses et tu les mets dans une bouteille de limonade à clapet. À clapet surtout ! pour ne pas qu’ils s’échappent en remontant le long du goulot ! Près de la rivière, tu sors tes frelons, tu leur coupes la tête et, dans le corps, tu y glisses une coque du levant (graine qui vient de l’Inde, grosse comme un pois chiche). Tu balances tes frelons à l’eau et tu verras les cabots, friands de ceux-ci, se jetter dessus et être aussitôt endormis par l’effet vénéneux de la coque. » Ce qu’il ne me dit pas, je me suis renseignée par la suite, c’est que les poissons attrapés doivent aussitôt être vidés sur place avant l’assimilation par leur organisme de ce poison hautement mortel ! Lui n’a jamais essayé… pas folle la guêpe !

Aucun ne se souvient d’avoir vu des truites dans l’Oursau autrefois… Et (surtout) aucun ne me parle des techniques de braconnage d’aujourd’hui…

Comment la Gaule Orthézienne s’occupe de nos ruisseaux ?
(deuxième partie)

Maintenant, on va être sérieux, on va parler avec Michel Arénas, le président de la société de pêche La Gaule Orthézienne, de l’avenir de notre cheptel halieutique (eh bé…).

Les Saisons de Bonnut. — Nous trouvons que le permis de pêche coûte assez cher, pourquoi ?

MICHEL ARÉNAS. — Dans l’esprit de quelques pêcheurs, le permis coûte assez cher, ce sont les pêcheurs de truites, car la saison de pêche de celle-ci est de mars à septembre. À ceux-là je répond qu’avec le même permis on peut pêcher « toute l’année », du 1er janvier au 31 décembre, et en diversifiant les modes de pêche, le poisson « blanc » : gardons, ablettes, goujons, carpes, tanches, etc. et le carnassier (brochets ou autre…), qui lui se pêche d’avril au 31 janvier. La truite fraye en fin d’année et le brochet en février, c’est pour cela que leur pêche est fermée à ces moments-là… 300 F, ce n’est pas cher — faut-il rappeler le prix du permis de chasse ? — et on peut pêcher dans tout le département car nous avons signé des accords de réciprocité avec les autres associations des Pyrénées- Atlantiques. Il existe des permis conjoints à 50 F — épouse ou époux du pêcheur — ; des permis Jeunes à 150 F — jusqu’à 16 ans —, pour la même pêche que les adultes ; des permis Enfant à 50 F, avec lesquels les enfants ont le droit de pêcher avec une seule canne ; des permis vacances, — de juin à septembre — à 150 F pour quinze jours. De plus, le timbre halieutique — 70 F en plus — permet de pêcher pratiquement dans toute la France. En conclusion : un permis de pêche revient à 1,25 F par jour et par pêcheur pour toute une année de pêche variée.

SdB. — À quoi sert cet argent ?

MA. — Chaque association reçoit 70 F par permis. Le reste est pour la Fédération, le Conseil supérieur de la pêche, l’Union nationale, l’État. Plus il y aura de pêcheurs, plus les rivières seront poissonneuses. Voici les prix à l’achat de quelques espèces : 150 F le kg de goujons (la Gaule Orthézienne en achète 100 kg) ; 15 F le brocheton de 15 à 25 centimètres (nous en achetons 1000) ; 45 F le kg de truite Fario (la Gaule en déverse une tonne) ; sans compter les gardons, les tanches, les carpes qui varient de 25 à 50 F le kg et la Gaule Orthézienne en déverse des milliers.

SdB. — Combien de permis de pêche la Gaule Orthézienne vend aux Bonnutiens ?

MA. — C’est difficile de donner un chiffre, mais on peut dire que 80 % des permis de pêche achetés à Bonnut ont été vendus par la Gaule Orthézienne. Les Bonnutiens sont limitrophes d’avec les Landes et peuvent très bien acheter leurs permis à la Gaule Amoloise (et doivent alors s’acquitter du timbre halieutique s’ils veulent pêcher dans les Pyrénées-Atlantiques) ou même Puyolaise. Les pêcheuses bonnutiennes ont acheté le tiers des permis vendus sur Bonnut !

SdB. — Bonnut est riche de trois membres de la Gaule Orthézienne (Guichard, Lapos et Fernandez), comment ont-ils été élus et à quoi servent-ils ?

MA. — En effet, notre Bureau comporte trois Bonnutiens. Ils ont été élus à bulletin secret lors de notre dernière assemblée générale. Il est important d’avoir des personnes localement. Sur place, près des rivières, ils surveillent et avertissent de toute anomalie (pollution, braconnage…) la Gaule qui prend les mesures appropriées. Je signale que Jean-Pierre Guichard est en plus garde-pêche particulier de la Gaule Orthézienne et que son travail est remarqué et respecté par tous ; de plus, avec Rose-Marie, ils sont dépositaires et vendent les permis de la Gaule Orthézienne.

SdB. — Quels sont les ruisseaux que vous gérez chez nous ?

MA. — Il en existe trois en particulier : L’Oursau, le Cabin, le Capanne (le Pas-de-Salle).

 

Michel Arénas, président de la Gaule Orthézienne
« Les rivières sont un bien précieux qu’il faut préserver… »

SdB. — Combien de kilogrammes de truites et de goujons ont été déversés dans nos ruisseaux cette année ?

MA. — Plus de 200 kg de truites adultes — environ 1000 unités — et 50 kg de goujons — cette espèce revient très bien dans ces ruisseaux —, mais nous ne faisons pas que des déversements, nous les gérons également en alevins, œufs de truites, truitelles en période de fermeture.

SdB. — Ne peut-on pas conserver la faune naturelle de nos ruisseaux, sans apport de truites, voraces, qui mangent la majeure partie des alevins, et retrouver ainsi la pêche d’antan (goujons, écrevisses, vairons…) ?

MA. — Très bonne question ! Pour retrouver la pêche d’autrefois, il faudrait que vous respectiez d’avantage vos cours d’eau et leur environnement en amont, pour qu’en aval les pêcheurs trouvent aussi du poisson de qualité. La Gaule Orthézienne mène pour cela une politique réfléchie pour définir les conditions de protection de l’espace « rivière » dans sa globalité et pour promouvoir, défendre et développer la pêche, sous ses aspects économique, touristique, culturel et écologique dans notre région… Il faut que les instances locales, mais aussi cantonales travaillent étroitement avec nous. Je m’adresse en premier lieu aux élus, responsables des cours d’eau, et aux propriétaires riverains de Bonnut… par expérience, nous savons ce qu’il ne faut pas faire et nous pouvons les conseiller. Une solution, douce aux pêcheurs, pour éviter la régression des prises et le dépeuplement de certaines espèces de poissons : mettre la main à la pâte et entretenir nos rivières ! Rappelons que cette tâche incombe aux propriétaires riverains : ils sont propriétaires des berges et du fond, mais pas de l’eau et cette eau nous devons la respecter. S’ils s’en acquittaient jadis, ce n’est plus le cas aujourd’hui. À Bonnut, vous avez un exemple, et nous l’en félicitons, c’est Roger Luquet (Poundicq) près de l’Oursau ; car un bon nettoyage consiste à supprimer l’excès de végétation des rives et à enlever tout ce qui est tombé et inutile dans le lit ; mais attention ! les arbres ne doivent pas être arrachés, il faut les garder pour renforcer les berges de leurs racines et entretenir une succession de secteurs éclairés ou ombragés pour l’habitat des poissons. Toutes les essences ne représentent pas le même intérêt : par exemple, le peuplier et le conifère sont déconseillés, alors que le vergne, le frêne et le chêne sont recommandés. Il faut veiller à maintenir plusieurs générations d’arbres et surtout garder les souches pour tenir les rives. Une bonne végétation expose le lit à la lumière, celle aquatique revient en force et, avec elle, les invertébrés qui s’y abritent et le retour des poissons se fera. Le dégagement du lit du ruisseau permet à celui-ci de s’autocurer. Le fond devient plus propice à la reproduction. Les agriculteurs pourraient laisser une zone herbacée sur 5 à 10 mètres le long des berges (qui pourrait servir de nourriture aux bêtes dans les fermes mais aussi à préserver la rivière de toutes sortes de produits utilisés dans les champs). Le maïs est souvent semé trop près des cours d’eau. Je pense qu’une collaboration plus étroite entre les municipalités, les riverains et les pêcheurs serait très bénéfique pour valoriser les paysages, l’eau et la pêche, au profit de nos concitoyens, pêcheurs ou non. Les rivières sont un bien précieux qu’il faut préserver et les années de sécheresse nous ont montré leur fragilité. Il faut que chaque personne à Bonnut se sente responsable du rôle qu’elle peut jouer pour conserver son patrimoine. On ne le dit pas assez souvent mais, en agriculture, les prélèvements qui ont lieu en étiage ont des conséquences importantes sur la qualité de l’eau, donc de tout ce qui l’habite. » Si l’on ne peut pas définir exactement quelles sont les sources des ruisseaux de Bonnut, car elles sont nombreuses, nous savons tous qu’ils finissent par se jeter dans le Luy-de-Béarn, entre Castel-Sarrazin et Sault, à quelques kilomètres de chez nous. Le village est traversé par le Yoy, l’Oursau, le Cabin et longé par le Pas-de-Salles (dit Le Capanne), et je suis sûre que quelques-uns d’entre vous, avec lesquels j’aurais tant voulu parler pêche (Jean-Marie Larrégneste, André et Robert Lagouarde qui connaissent parfaitement, paraît-il, toutes les anciennes techniques de pêche « oubliées »…), ont tous de pittoresques souvenirs de la pêche de leur enfance auprès de ceux-ci.

Colette LAMAISON

Il faut le dire, notre village ne possède pas un patrimoine hydrographique exceptionnel,
raison de plus pour participer à sa défense dans tous les domaines, les pêcheurs en sont les premiers conscients.