Histoires d’eau

(Article paru dans Les Saisons de Bonnut n° 17)

 

Le beau puits du bourg, découvert pour un instant.

De tout temps, l’eau a conditionné la vie sur la planète Terre.

Dans notre région, nous avons la grande chance d’avoir un réseau hydrologique très important et bien alimenté, grâce à notre climat et aux montagnes Pyrénées toutes proches. Rares sont les fermes de nos villages qui n’ont pas des ruisseaux sur leurs terres et des sources qui jaillissent aux flancs des coteaux.

Partout, des mares étaient creusées et permettaient de récupérer les eaux. Des citernes étaient également construites pour garder les eaux des toits. Dans le bourg, quelques maisons en étaient pourvues. La plus importante est la citerne de chez Saint-Martin, qui pouvait même « contenir un bœuf et peut-être plus ». En effet, dans les années quarante, un bœuf de chez Pesqué à eu la malchance d’y tomber dedans, et a mis tous les habitants du coin en émoi pour le sortir de sa fâcheuse posture. Au Castèth (chez « Riquoir »), la citerne se trouve presque sous la maison, sous la terrasse, et est bâtie en voûte (3 x 3 m, sur 6 m de hauteur), elle est toujours en parfait état. De tout temps, nos paysans ont eu à leur disposition, ce qui ne veut pas dire à portée de main, l’eau indispensable.

Il pouvait arriver, pendant certains étés très secs, que de petites sources et parfois des ruisseaux tarissaient, mais de mémoire d’anciens, il ne fut jamais nécessaire d’aller à Orthez chercher de l’eau au gave, certaines sources ayant toujours eu assez de débit, même aux pires sécheresses. L’eau des mares qui servait à abreuver les troupeaux, la basse-cour, à l’arrosage du potager, à remplir la mèyt à la pélère, et autres utilisations ne nécessitant pas une eau de première qualité, étaient creusées à proximité des fermes.

Les sources donnant l’eau pour la consommation humaine étaient à flanc de colline, donc éloignées des habitations qui, elles, étaient souvent sur les crêtes. L’approvisionnement en eau potable était du ressort des femmes et des enfants en âge de travailler. Tous les jours de l’année, cette corvée était obligatoire. Les lessives se faisaient à ces sources qui étaient divisées pour cela en deux. Le bassin amont pour la consommation, le bassin aval pour la lessive et, parfois, un troisième, pour le rinçage. Le panier à linge n’était lavé qu’à la fin de la semaine. La chemise qui sentait la sueur et le pantalon un peu taché étaient porté du lundi au samedi : il fallait en prendre soin.

La buanderie, une pièce que l’on trouvait surtout en ville et dans les grandes demeures, était le lieu où l’on faisait les lessives et où on entreposait le linge sale. Les draps que l’on ne lavait que deux ou trois fois dans l’année y étaient entreposés, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas changé régulièrement. C’est une des raisons pour laquelle les armoires de nos grands-mères étaient copieusement remplies.

L’eau était un élément qu’il fallait économiser et protéger.

La majorité des sources était privée, mais certaines, se trouvant en bordure des chemins, appartenaient à la communauté, ce qui a précipité leur abandon ; la plupart de ces points d’eau n’existent plus aujourd’hui.

La plus utilisée était la fontaine de chez Saint-Martin, sur le chemin de Gayou (à gauche, en descendant la côte, au-dessus de la maison Pesqué) ; les habitants du bourg s’y approvisionnaient en eau potable, mais elle servait également de lavoir (les lavandières du bourg devaient avoir de jolis mollets, ainsi que certains écoliers de la plaine qui, chaque matin, montaient l’eau aux instituteurs !).

La source de Laugayou (amalgame de Lauga et Gayou) alimentait également en eau potable le bourg et le quartier Lamaignaa. Même Alexis et Victor Lageyre se servaient de cette eau pour faire le pain !

La source de l’Arriculte est également (elle existe encore) une source à grand débit ; elle se situe sur le chemin rural qui relie la maison Putz à la maison Pitiou (aujourd’hui détruite), en bas de la côte de Lahoun (la hont, la source, donc).

La source de la maison Lapeyre-Fourcade était également renommée pour sa beauté et son débit.

On trouvait également des lavoirs sur le chemin de randonnée, en-dessous de Guichou (dans le premier virage en descendant), dans la côte de Douat, en face de Candau-de-Haut, sur le chemin de Péletach et certainement bien d’autres.

Par contre, les sources privées ont parfois reçu quelques soins de la part de leur propriétaire, même en n’étant plus utilisées (on ne sait jamais…) ; en exemple, la source de chez Pouy, très belle et remarquablement entretenue.

Pour pallier la vulnérabilité des eaux de surface, les puits permirent d’accéder à la nappe souterraine plus fiable. Les plus anciens que l’on trouve à Bonnut sont construits avec les matériaux du lieu, les pierres d’alios (ou pèira-gritha, en gascon). On en dénombre une cinquantaine de bâtis et une trentaine de busés. Quand on a essayé de bâtir un petit muret avec ces pierres, on peut mesurer l’habileté de ces véritables artistes capables de construire ces merveilles souterraines !

Les sourciers étaient les premiers appelés sur les lieux et, avec leur baguette de noisetier ou leur pendule, ils déterminaient l’endroit exact où le puisatier attaquerait son dur et dangereux travail. Les accidents dus à des éboulements n’étaient pas rares. Ces travaux s’effectuaient de préférence l’été ou l’automne, les terrains étant plus stables.

On trouve des puits aussi bien sur les collines que dans la plaine, mais les plus profonds sont naturellement sur les hauteurs. Le record est atteint chez Pinsat, Coût et Pountiou, avec des profondeurs dépassant les trente mètres. La moyenne se situant aux alentours de vingt mètres. Par contre, dans les terres argileuses du Gèrt, les puits ont entre 5 et 10 mètres.

 


Le puits de Cassouret.

 

La source aménagée et entretenue de Pouy (entrée et intérieur).

 

Ce mois de décembre 2001, une découverte, qui tombe à point pour compléter ces lignes, a mobilisé les habitants du bourg : lors de l’enfouissement des gaines des futures lignes électriques souterraines, l’entreprise qui effectuait les travaux a mis au jour, entre la place et la route devant la mairie, un puits tombé dans l’oubli. Bâti en pèira-gritha, d’une profondeur de onze mètres et en parfait état. Il a été recouvert dans l’attente de sa prochaine résurrection, car on ne détruit pas un puits que l’on a eu du mal à creuser.

Entre les deux guerres, les buses en ciment firent leur apparition et la construction des puits en fut énormément facilitée. C’est à partir de cette époque que beaucoup de fermes en furent pourvues. Dans les terrains lourds et compacts, elles permettaient également de ne pas bâtir sur toute la hauteur, ne consolidant que le haut et parfois le fonds du puits.

Certaines nappes amenaient beaucoup de sable, pour pallier cet inconvénient des parois de bois étaient aménagées (cuvelage), pour filtrer l’eau et éviter de la troubler, lors du puisage. Le puits de Brigaille est équipé de cette façon.

À partir de 1935, une autre étape dans l’approvisionnement en eau allait être franchie. Les villes étaient déjà desservies en eau courante, mais les campagnes évoluaient très lentement. Dirigé par M. Guichenuy, le conseil municipal engage une réflexion sur la possibilité de capter et de stocker l’eau des sources Daugé, Brat et Lapière, situées au nord-est de l’église Sainte-Marie, qui alimentait le ruisseau Ranquine. En 1936, 1700 m2 de terrain sont achetés aux familles Laborde-Pinsat, Daugé et Lapeyre-Cabin pour la construction de bassins de captage, le local des pompes et le périmètre de protection. Le coût de ce grand chantier s’éleva à 212 000 F et sera financé par une subvention de 50 % de l’État et le reste par un emprunt local. Les tranchées des canalisations furent creusées par des Bonnutiens volontaires, qui étaient payés au mètre linéaire. Des mètres qui étaient vite avalés quand le sable était présent, mais qui l’étaient beaucoup moins quand l’argile collait à la pelle, ou quand il fallait le pic pour égratigner le grep. Les plus heureux étaient les aubergistes, car eux aussi travaillaient à plein régime ! À ce moment-là, les trois aubergistes avaient pignon sur rue : Adèle et Jean Ducasse (parents de Simone Hatchando), installés chez Yanoulet (maison qui se trouvait sur la place de Chez Marcelle, qui abritait également l’atelier de charpente d’Émile Dugachard et, par la suite, la boutique d’un sabotier ; Marie- Jeanne et Pierre Darricarrère (maison Père), et Charles et Marthe Lagourgue (parents de Marie, épouse de Pierre Saint-Cricq, chez Maître).

Le château d’eau fut construit par l’entreprise Larrégneste, d’Orthez, à proximité de l’église Sainte-Marie. D’une hauteur de dix-huit mètres, il avait une capacité de stockage de quarante mètres cubes. L’approvisionnement était conditionné par le débit des sources et ne permettait de desservir qu’une soixantaine d’abonnés répartis sur le bourg et le quartier Sainte-Marie. Ce robinet facile à tourner fit augmenter la consommation des ménages, il devint nécessaire, en 1961, de capter une nouvelle source sur la propriété Yout. L’initiative des Bonnutiens fit des émules, et en 1962, nos voisins de Saint-Boès réalisent, eux aussi, un programme d’adduction d’eau, dont le quartier Mathiou et la maison Lacazedieu profitent. Pour desservir les fermes Marsau et Houns-de-Camp, territoire de Saint-Boès, les canalisations devaient longer la VC 10 et la municipalité de Saint-Boès proposa son eau aux riverains bonnutiens.

Il fallut attendre encore dix ans, en 1972, pour que la totalité de la commune puisse bénéficier de l’eau « courante », et cette fois par l’intermédiaire du Syndicat d’Artix — fondé en 1963 par Maurice Plantier —, qui distribua de l’eau en quantité suffisante sur tout le territoire communal, à part le quartier Mathiou et la maison Lacazedieu, toujours desservis par Saint-Boès. Trente-six ans s’étaient quand même écoulés entre le premier et le dernier robinet posés à Bonnut.

Les pompes tombèrent dans l’oubli et le château-d’eau fut détruit par le Génie civil il a peu.

Aujourd’hui, le syndicat dessert 24 communes, pour une population de 12 000 habitants, dont 4 692 abonnés (recensement de 1999). Le Syndicat d’adduction d’eau a fusionné, le 1er janvier 2000, avec le Syndicat d’assainissement, pour former le Syndicat eau et assainissement des trois cantons SEATC), dans le but d’une meilleure gestion technique et financière des services.

L’approvisionnement du réseau d’eau potable du syndicat est assuré à 90 % par quatre forages situés dans la plaine alluviale du gave de Pau, sur la commune d’Artix, qui donnent un volume de 2 800 m3 par jour. Des achats d’eau à la ville d’Orthez et au syndicat d’Arzacq complètent l’approvisionnement. La desserte des 24 villages nécessite 500 km de canalisations et la capacité de stockage est de 4 602 m3, partagés entre 21 réservoirs, dont un de 100 m3 est enterré près de chez Maître.

Le puits de Casaus, avec sa tòssa (abreuvoir).

Afin de sécuriser au maximum la distribution d’eau potable en cas de pollution ou autres problèmes, une interconnection avec Syndicat de Lescar est en cours de réalisation et une étude est menée avec le Syndicat des Eschourdes.

Pour exploiter ces réseaux et maintenir la desserte en eau, le syndicat a établi un contrat d’affermage avec la SAUR, le contrat a été renouvelé le 1er janvier 1999 et est valable pour douze ans.

Trente ans que le dernier robinet a été posé et presque autant que tout un patrimoine a été jeté aux oubliettes. Les mares ont, pour la plupart, été comblées. Pourtant ces eaux, pas toujours très limpides, sont le domaine d’une faune assez mystérieuse : têtards, grenouilles, tritons, salamandres, dytiques et bien d’autres bestioles aquatiques qui font le bonheur des curieux.

Les sources, elles aussi chéries pendant des siècles, ont dans la majorité des cas disparu dans les ronciers ou ont été drainées. Les puits, derniers vestiges liés à l’eau, sont encore présents, mais ont également subi les assauts du temps et ne servent souvent que comme support aux pélargoniums…

Ces terrains de la civilisation de nos aïeux méritaient qu’on leur consente quelques efforts et un peu d’attention pour que, à notre tour, nous transmettions à nos enfants ces vestiges des temps passés, témoins d’une vie qui n’était pas toujours une rivière tranquille.

L’eau ne cesse d’apparaître comme un des enjeux majeurs de notre civilisation. Elle que nous buvons, qui fait pousser les céréales, les forêts et les prairies, passe nécessairement par l’atmosphère que nous sommes en train de transformer.

Certains pays comme la Syrie, l’Irak, la Turquie se disputent l’eau du Tigre et de l’Euphrate qui les traversent. Les Israéliens, les Jordaniens, les Syriens et les Libanais se disputent l’eau du Jourdain. Dans nos pays du nord, nous avons tous l’impression que l’eau est un don de la nature qui n’est qu’abondance et qualité. Pour nos générations d’après-guerre, son accès à toujours été facile et, somme toute, assez peu coûteux. Pourtant, nous commençons à prendre conscience que l’eau douce n’est pas un bien inépuisable et, surtout, de qualité constante, et qu’il va falloir mettre en place une gestion plus rigoureuse et prévoyante. Nous avons la grande chance, dans notre région, d’avoir des réserves souterraines et des pluies abondantes qui nous préservent des pénuries. Mais il reste beaucoup à faire pour améliorer la qualité et diversifier les sources d’approvisionnement. La moitié du département est alimentée par la nappe alluviale du gave, que se passerait-il en cas de grave pollution ?

Tourbières, zones humides, saligues, ripisylves (las bartas, zones boisées en bordure des cours d’eau, qui retiennent et purifient les eaux de ruissellement ; avec le concours des drainages et l’absence de ce frein, l’eau, lors de fortes précipitations, ne met pas plus de temps pour arriver à la mer aujourd’hui qu’elle mettait hier pour arriver à la rivière…), autant de mots qui ont été bannis des aménageurs de tout poil de la politique agricole et oubliés par la plupart des citoyens. L’intérêt de protéger et de conserver de tels milieux a été totalement ignoré. Pourtant, ces zones ont une très grande importance pour l’environnement et, en particulier, pour la qualité de l’eau. Ces zones-tampon fonctionnent comme des stations d’épuration et des châteaux d’eau naturels, et sont une réserve pour toutes sortes d’espèces vivantes, rares ou en voie de disparition comme les tortues d’eau douce, si chères à Geoffroy Pédescaus, qui, à leur rencontre dans une marlère, a découvert ses premiers frissons de l’amour. Qui n’a pas rêvé, en lisant le Volcan de Mémé, de Crestian Lamaison, d’avoir encore douze ans, la jolie Marie, et ces tortues-là ? Quant à la flore, elle y est aussi particulièrement riche et originale.

Notre société, progressivement, insidieusement banalise, uniformise, appauvrit notre environnement. L’apprécier implique un changement de comportement et une vision différente. Contrairement au côté monumental des montagnes, le tout petit est également remarquable. Il faut donc préserver la qualité et la quantité. Cela n’est pas facile, car les usages sont très différents, les enjeux contradictoires. L’eau est une denrée vitale, mais on l’utilise aussi pour le plaisir, les loisirs, le tourisme et elle est indispensable sur le plan économique.

Nous découvrons aujourd’hui à quel point certaines activités, lorsqu’elles ne sont pas contrôlées, peuvent agir sur la qualité et la quantité de la ressource, au point de quelquefois la détruire. Finalement, presque toutes les activités humaines sont concernées, l’industrie par les rejets, l’agriculture par les besoins en irrigation et les intrans qui finissent toujours par retourner à la source, la production d’énergie, avec les centrales hydrauliques et nucléaires, les citoyens que nous sommes, avec leur consommation de lessives, de détergents, le déficit d’épuration des eaux usées.

Comme le faisaient nos aînés, il est indispensable de préserver une richesse exceptionnelle et d’agir en pensant à l’avenir. Avec 4 000 km de cours d’eau, ses sources, ses puits, les Pyrénées-Atlantiques possèdent un potentiel hydrologique exceptionnel. Essayons de le léguer intact aux générations futures.

« Eau, tu n’es pas nécessaire à la vie… tu es la vie. » (Saint-Exupéry.)

Alain LABORDE

Puits maçonné de L'Ostau.